Polémiques

La polémique est un art. En matière scientifique, elle est un art au service de la rationalité. Là, non plus qu’ailleurs, elle ne peut se passer d’être talentueuse. Pour le plaisir des lecteurs du site, nous avons donc décidé de publier quelques textes inédits de Patrick Tort répondant à plusieurs critiques particulièrement concertées et subtilement malveillantes de certains de ses ouvrages. Leur qualité rédactionnelle n’étant malheureusement pas à la hauteur de l’exigence qui est la nôtre, nous avons épargné au lecteur une retranscription fastidieuse, leur substance étant suffisamment évoquée dans ses réponses, auxquelles les revues concernées n’ont d’ailleurs fait aucun droit. Patrick Tort s’épargne habituellement l’ennui de répondre aux critiques incompétentes. Il s’épargnera donc de répondre aujourd’hui à quelques persiflages assez grossiers, dus à de jeunes chercheurs débutants (Hoquet, Cézilly, Grimoult, etc.) qui ne sont encore que les porte-parole obéissants des frustrations de leurs maîtres. On lira donc les textes qui suivent, conformément à l’esprit qui nous pousse à les tirer aujourd’hui de leur secret en cette fin de l’année Darwin, pour le plaisir, car c’est également ainsi qu’ils ont été écrits.

Dominique DAVID
Membre du Conseil d’Administration de l’ICDI


Les tribulations critiques d’un doctorant lyonnais, réponse à Gérald Fournier
Zébrures, réponse à Pietro Corsi
L’Ordre et les Monstres, réponse à Sophie Roux
La face cachée de Fabre, Réponse à Y.C.


LES TRIBULATIONS CRITIQUES D’UN DOCTORANT LYONNAIS

Réponse à Gérald Fournier

J’ai eu, au cours de ces dernières années, l’honneur somme toute assez rare de constituer de mon vivant le principal objet d’étude d’un étudiant lyonnais, Gérald Fournier, choyé par ses maîtres (j’en connais certains) et entretenu par eux dans un exercice auquel ils ne se sont jamais personnellement affrontés : celui de démontrer que ma lecture du texte darwinien – ou plutôt sa partie construite autour de l’identification de l’effet réversif de l’évolution comme opérateur complexe de l’articulation nature / civilisation chez Darwin – était fausse ou forcée. L’enjeu de cette démonstration devait être assez crucial, puisque son développement occupe une portion considérable de la thèse que ce jeune homme doué a consacrée à un thème qui à de nombreux égards m’est familier : « Évolution et Civilisation ».

« masters » qui permettent aujourd’hui de gravir rapidement les premiers échelons de la respectabilité universitaire, mais affligé plus lourdement d’une « maîtrise » assez douteuse de la langue française (je lis dans cette thèse, p. 109 de sa version publiée, et au milieu de centaines d’incongruités du même genre, que le problème des instincts complexes chez Darwin est « résolvable », terme repris avec brio p. 132[1] et p. 650 ; ou, p. 504, que les organes de certains mâles sont « préhensibles », comme le « pied » de la page 59, qui n’a pas eu plus de chance), ce jeune homme, applicateur revendiqué du réductionnisme anglo-saxon sous ses formes les plus radicales, entend démontrer que Darwin était bien un peu « darwiniste social », et que ma lecture de son œuvre, déclarée « dialectique » – et qui évoque pour lui Kropotkine ! – repose, tout bien pesé, sur une illusion idéologique (entendez : Tort est un marxiste dépassé qui prend ses désirs pour la réalité, alors que la réalité, c’est bien entendu les sociologies biologiques indéfiniment régénérées, la civilisation comme « niche écologique », l’« économie évolutionniste étendue » et autres turlupinades qui traversent l’Atlantique ou la Manche en parcourant de plus en plus vite des canaux dont le flux paraît devoir couler dans un sens définitivement unique). Et il me prête d’un bout à l’autre de ce travail, rendu en grande partie inintelligible par une syntaxe calamiteuse et une multitude de méprises puériles sur le sens des mots, toutes les idées et positions qu’il a envie de combattre pour montrer à ses professeurs qu’il a plus que consciencieusement accompli sa mission.

Cela me donne en passant l’occasion, en tant cette fois que linguiste, d’exprimer ma profonde désolation devant l’effondrement du niveau d’exigence des jurys face à la qualité du plus simple travail rédactionnel. Beaucoup d’entre nous ont connu un temps – mais aussi des lieux – où aucun jury de sciences humaines n’aurait accepté d’accorder une sanction positive à un « torchon » grammatical et stylistique. Où le directeur de la thèse aurait été capable sinon d’en corriger l’intégralité, tout au moins d’en exiger une réécriture acceptable. Mais pour assurer depuis longtemps la direction et le contrôle de vastes travaux collectifs, je pense pouvoir dire qu’aucun titre de Professeur d’université n’est plus aujourd’hui en mesure de garantir à son propre détenteur une exécution correcte de l’accord des participes. La qualité grammaticale et stylistique d’un texte écrit n’est plus pour lui une condition d’acceptabilité. Si le jeune doctorant dont je parle – qui, pour avoir su contenter ses aînés en leur appliquant en toute occasion d’aimables caresses, sera bientôt leur égal – avait vraiment voulu démontrer d’une manière éclatante la persistance d’une lutte «  darwinienne » au sein de la civilisation sous la modalité, qu’il affectionne tant, du « report des pressions de sélection », il m’aurait invité à faire partie de son jury de thèse. Le risque eût été grand, mais l’acte respectable. Il en aurait au moins retiré un « avantage » : j’aurais, quoi qu’il m’en eût coûté, de la première page à la dernière, corrigé ses centaines de fautes de langue, accroissant ainsi sa crédibilité intellectuelle, et donc sa capacité future de me nuire. N’aurait-ce pas été là une preuve éblouissante en faveur de l’effet réversif de l’évolution ?

Venons-en donc à ce fameux effet.

Ce que j’ai nommé l’« effet réversif » est le mouvement par lequel l’humanité passe, au cours de son histoire évolutive, d’un état archaïque où sévit encore la loi de l’élimination des moins aptes (sélection naturelle) à un état dit « civilisé » dans lequel s’organise au contraire et s’étend leur protection.

Ce mouvement, très long à l’échelle historique quoique très court par rapport aux temps que l’on mesure dans l’évolution, a lieu suivant Darwin (La Filiation de l’Homme, 1871) grâce à la sélection des « instincts sociaux », dont le déploiement, couplé avec celui des capacités rationnelles, s’accompagne d’un élargissement coextensif du sentiment de « sympathie », lequel se caractérise par des effets notablement anti-sélectifs : soins apportés aux malades et aux infirmes, assistance envers les miséreux, reconnaissance du « semblable  » dans l’étranger, sentiment d’humanité envers les animaux, etc. Telle est pour Darwin la tendance évolutive du processus de civilisation.

Parallèlement, explique Darwin, la « lutte pour l’existence », bien qu’elle ne disparaisse pas entièrement du présent, abandonne peu à peu son rôle de mécanisme dominant – ou de dynamique majeure – au sein de l’évolution de l’humanité « civilisée » au profit de l’éducation sous ses multiples formes – intellectuelle, religieuse et morale.

En même temps, la société humaine civilisée est passée progressivement d’une condition de nécessité auto-adaptative – par rapport à son milieu et à ses éventuels changements – à une situation de domination transformatrice sans cesse augmentée de ce milieu – ce qui, de plus en plus, dispense l’homme civilisé de subir les effets rigoureux de la sélection telle qu’elle s’exerçait encore durant sa préhistoire. Très schématiquement, et pour parler toujours en termes de tendances, l’homme est d’autant moins contraint de s’adapter au milieu qui est le sien, qu’il est devenu capable, rationnellement et techniquement, d’adapter durablement ce dernier à ses propres besoins.

Voilà, très brièvement résumé – et certes incomplet puisque n’évoquant pas encore certains éléments convergents issus de la théorie de la sélection sexuelle –, le dispositif de faits généraux qui construit ce mouvement sans limite assignable que j’ai nommé l’effet réversif de l’évolution, résumé encore davantage dans la formule suivante, aujourd’hui connue : « Par la voie des instincts sociaux, la sélection naturelle sélectionne la civilisation, qui s’oppose à la sélection naturelle  ». Et cela sans rompre, dans l’ordre du déroulement évolutif, avec la dynamique de l’avantage sélectionné et transmis, puisqu’un avantage social a été gagné, plus déterminant que l’avantage essentiellement biologique anciennement lié à la prédominance des relations et des conduites agonistiques et éliminatoires.

J’ai assez longuement expliqué, et à de multiples reprises, que le concept d’effet réversif n’est pas une notion « philosophique  », et je n’y reviendrai pas ici[2]. Il est le concept qui structure chez Darwin le renversement sans rupture conduisant de la « nature » à la « civilisation » dans l’élément du continuisme naturaliste impliqué par la théorie phylogénétique elle-même. Sans ce concept (qui est celui d’un mouvement continu de passage au revers – par exemple de l’élimination des moins aptes à leur protection), on n’est en droit de parler ni de «  matérialisme naturaliste », ni de « monisme méthodologique », ni même de cohérence scientifique à propos des développements anthropologiques de la théorie de Darwin. En parler comme d’un élément de la «  philosophie de P. Tort » est doublement inadéquat : par rapport à Darwin, qui a produit le concept que je n’ai fait que reconnaître et nommer, et, tout aussi évidemment, par rapport à moi. L’effet réversif est le premier élément permettant d’introduire dans la théorie des sciences une famille de concepts destinés à penser l’articulation du mouvement évolutif et du mouvement de l’histoire comme progrès de la « civilisation ». Dans un livre que M. Fournier n’a pas lu (Darwinisme et Marxisme, à la fin de mon commentaire d’Anton Pannekoek[3]), après avoir critiqué et expliqué historiquement certains biais initiaux de l’approche marxienne (prématurée) des thèses anthropologiques de Darwin, j’intègre l’évidence banale du « report des pressions de sélection » du biologique vers l’économique, dont tout lecteur un peu instruit de Darwin sait qu’elle décrit la réalité d’un moment de l’histoire humaine, et j’établis une sorte de programme qu’il me faut ici reproduire, car il exclut par avance les choix hyper-réductionnistes de mon contradicteur. Cela exige que l’on fasse droit à la considération des grands mouvements du devenir, à une réinstruction possible de la notion de « dialectique », et à la prise en compte d’un fait apparemment simple, mais majeur :

Ce fait, c’est d’abord que l’évolution englobe ou inclut l’histoire, alors que la pensée marxiste a toujours eu tendance à remplacer ce recouvrement par une succession. Ce fait, c’est donc aussi que l’histoire ne succède pas à l’évolution comme une réalité immédiatement, radicalement et qualitativement distincte – mais que la distinction des deux réalités est elle-même le produit d’un processus qui plonge ses racines dans la nature pour les prolonger, transformées, dans la civilisation. Ce fait, c’est enfin que l’histoire, où s’accentue le pouvoir transformateur de l’homme sur la nature et où s’accélère par conséquent sa prise d’autonomie par rapport aux lois de l’évolution organique, demeure le théâtre sur lequel se prolonge en se modifiant ce qui continue néanmoins à le caractériser comme un être naturel issu d’une phylogénie : les instincts, individuels et sociaux, mais aussi la conscience en tant que phénomène biologique, l’intelligence, la sympathie, l’appréciation de la beauté, les sentiments affectifs, la morale et la possibilité du sacrifice, dans leur lien d’origine, notamment, avec la sélection sexuelle. Les concepts structurants manquent au matérialisme moderne pour penser d’une manière intriquée et évolutive le rapport des nouvelles lois du progrès historique de l’humanité et des lois anciennes, certes dépérissantes mais cependant nécessairement persistantes, de l’évolution des groupes humains en tant que porteurs d’héritage biologique.

Dès lors, s’il doit exister un marxisme moderne apte à restaurer la cohérence nécessaire entre matérialisme des sciences naturelles et matérialisme des sciences historiques, il devra tout aussi nécessairement :


a) reconnaître l’erreur liée à la précipitation de Marx dans son jugement de 1862 sur Darwin ;

b) corriger l’ambivalence structurale subséquente du discours de la tradition marxiste entre l’approbation du matérialisme naturaliste de Darwin et l’incrimination de sa théorie comme impliquant ou autorisant un prolongement malthusien ou « darwiniste social » ;

c) revenir sur la propension engelsienne à « se passer de la sélection naturelle » pour expliquer la dynamique évolutive ;

d) réintroduire la considération de la nature biologique de l’homme et d’une part vitale de son environnement dans la projection de son avenir historique ;

e) penser en termes non disjonctifs l’articulation du biologique et du social (ce qui signifie sortir dialectiquement d’un double dogmatisme : celui de la rupture entre nature et culture, et celui de la continuité « plate » de type sociobiologique entre ces deux instances) ;

f) inventer un appareil conceptuel nouveau pour penser le recouvrement de la – courte – dynamique des événements historiques par la – longue – dynamique des événements évolutifs ;

g) renoncer par conséquent à la dissociation décrétée entre le « monde animal » et le « monde humain », impraticable et illégitime du point de vue phylogénétique, sans chuter du même coup dans une assimilation réductrice ;

h) retirer la notion de dialectique à sa gangue idéaliste pour la réinstruire en concept capable de penser ce qui, à l’intérieur des structures comme à l’intérieur des processus, travaille à leur propre transformation ;

i) se méfier des facilités offertes par les opérateurs de « ruptures » ou de « discontinuités » à l’intérieur de processus qui ne tolèrent en fait comme en droit aucune « interruption » de leurs enchaînements intimes apparents ou cachés (une mutation génétique n’est pas une « rupture » du processus biologique qui l’englobe, et l’invention du langage articulé n’est pas une « rupture » du processus biologique qui la rend possible) ;

j) apprendre, en conséquence, à penser sur le mode d’une continuité réversive, et non comme un « saut » entre deux extériorités adverses, le « passage » si souvent commenté entre la nature et la civilisation.


Voilà ce qui pose un grave problème à notre ambitieux critique : ses maîtres ne lui ont pas appris à penser le renversement. Toutes les sociobiologies de l’histoire – à commencer par celle qui a eu un rôle quasi fondateur au XIXe siècle : celle d’Herbert Spencer, inventeur du « darwinisme social » ainsi malencontreusement nommé en 1880 par Émile Gautier – fonctionnent selon le dogme d’une continuité simple (ou plate) entre nature et société : ce que « veut » la « nature » devra s’exécuter coûte que coûte dans la société, réduite à une réunion plus ou moins interactive d’entités biologiques. Darwin, lui, ne cesse d’affirmer le contraire : l’homme est un animal, certes, mais qui grâce à la sélection des instincts sociaux a porté certaines qualités cognitives et affectives à un degré tel, dans l’état de civilisation, que la société qu’il forme avec ses semblables a renversé les systèmes relationnels et les schémas comportementaux qui étaient les fruits antérieurs de la sélection naturelle au sein de sa condition archaïque – pré-civilisationnelle. La sélection des instincts sociaux assure ainsi la continuité entre « nature » et « culture » – impliquée par la perspective phylogénétique – en même temps qu’elle aménage évolutivement entre elles l’effet de rupture et de renversement lié à l’adoption des valeurs et des conduites dites « civilisées ». J’ai passé une partie de ma vie à expliquer et réexpliquer que ce concept d’une continuité réversive était la clé unique d’une conception non théologique des relations enfin réalistes que devaient entretenir désormais les sciences humaines et les sciences de la nature et du vivant. En tant que concept d’une tendance évolutive globale du mouvement de civilisation chez Darwin, l’effet réversif de l’évolution (concept anti-réductionniste par excellence) n’est évidemment passible d’aucune réfutation qui emprunterait ses arguments à certaines constructions particulières, largement ultérieures et hyper-réductionnistes de la théorie synthétique (dont j’ai toujours affirmé qu’en dépit du rôle qu’elle a joué, elle ne saurait être le dernier mot du darwinisme moderne)ou de la sociobiologie wilsonienne et de ce qui s’en inspire.

Monsieur Fournier ne l’entend pas de cette oreille. La dialecticité (nullement recherchée, mais pourtant difficilement escamotable) du mouvement réversif résonne aux siennes comme un relent naïf de marxisme suranné. Vieille recette de l’opportunisme carriériste dans les antichambres contemporaines des institutions universitaires et de recherche comme dans les studios des grands médias : ne plus prononcer certains mots sans aussitôt les excommunier, et se tenir à distance des associations qu’ils peuvent susciter ­­– à plus ou moins juste titre – du fait de leur fréquente coïncidence : « dialectique » et « marxisme » par exemple. Et, par une démarche inverse et complémentaire, les coudre en lettres fluorescentes sur le manteau de l’adversaire lorsqu’il s’agit de le discréditer. Par une ironie de l’histoire (comme disent ceux qui s’autorisent à croire que l’histoire en est capable), ce comportement moralement détestable a été celui de quelques anciens staliniens repentants qui ont cherché leur rédemption dans un zèle surcompensatoire à pratiquer la chasse aux sorcières. Le couple Desanti a été dans ce registre un modèle du genre, et je souhaite sincèrement que mon ami Daniel Becquemont, qui a été l’examinateur de la thèse en volapük de Monsieur Fournier, ne se soit pas oublié jusqu’à se laisser glisser sur cette pente. Qu’il soit donc définitivement établi que je pense avec Darwin comme je pense avec Freud et comme je pense avec Marx, chaque fois qu’il me paraît théoriquement utile et éclairant d’articuler leurs concepts et leurs développements dans les analyses que je construis. Et s’il m’arrive de découvrir chez Hegel un élément de logique susceptible de favoriser la mise en forme d’une idée-force (comme disait Alfred Fouillée, que l’on a souvent présenté comme un « redoutable dialecticien » à l’époque où ce terme n’était pas encore injurieux), j’emprunterai à Hegel de quoi construire une pensée qui sera éventuellement à l’opposé de la sienne, exactement comme l’a fait Marx avec ce même Hegel, ou comme l’a fait Darwin avec Malthus. Et j’ajouterai que, comme pour Marx et comme pour Darwin, il ne s’agira pas pour moi, n’en déplaise à notre jeune critique, d’en faire prioritairement de la « philosophie ».

Mais venons-en à l’essentiel. À en croire M. Fournier, j’aurais «  hypostasié » (ou « réifié », ce qui, en passant, n’est pas exactement la même chose) la sélection naturelle. Notre Gérald a mis des années à produire cette notion, ce qui me comble, car il se trouve que j’ai eu l’occasion d’en faire moi-même un usage très précis dans le cadre de mes travaux sur les procédés des anciennes théogonies à travers les représentations qu’en ont données les historiens chrétiens du XVIIIe siècle. Bien entendu, je n’entreprendrai pas ici d’expliquer à Gérald ce qu’apprennent sur ce procédé l’égyptologie pré-champollionienne, la patristique et l’analyse sémique des tropes. Il me suffit d’accepter qu’hypostase puisse être entendu très simplement, comme il le fait, comme un équivalent approximatif et juste un peu cuistre de «  personnification », mais sans omettre de signifier à G. que j’entends parfaitement la connotation religieuse du terme : après m’avoir décerné un brevet de dialecticien marxiste, voici que G. me plonge dans un bain mystique ou, pour le moins, spiritualiste, ce qui en surprendra plus d’un.

Pour G., je « personnifie », donc, la sélection naturelle. La chose est piquante, car au vu des mises en garde réitérées de Darwin contre le risque qu’induit l’usage d’un terme linguistiquement marqué par son emprunt à l’univers « intentionnaliste » de la sélection artificielle pratiquée par les zootechniciens et les horticulteurs, il faudrait être un fameux imbécile (G. parle d’ailleurs à ce sujet, sans sourciller, de « stupidité ») pour tomber dans le piège. Heureusement, G. est là pour restaurer la rigueur épistémologique : nous n’oublierons plus, grâce à lui, que la sélection naturelle n’est qu’un concept (et non une chose, une personne ou une divinité). Merci, cher G., vous qui n’êtes pas stupide, mais seulement un peu présomptueux, de nous instruire d’une découverte aussi fondamentale. Mais la vraie question est : de quoi la sélection naturelle est-elle le concept ?

La sélection naturelle est le concept d’un mécanisme de la nature vivante (c’est ainsi que le pense Darwin) qui agit au sein de la nature globale comme la résultante ultime, à un moment et dans un milieu donnés, d’une composition de forces dont chacune agit suivant la règle unique de son propre accroissement. Il serait donc aussi stupide – ce mot commence à me plaire – de nier son existence immanente en tant que telle qu’il le serait de nier l’existence réelle d’une réaction chimique au profit de la seule reconnaissance de son équation symbolique. Or pour G., esprit pur, la sélection naturelle est un concept pur. Cela ressort de sa définition de ce qu’il nomme (en m’en attribuant le péché) « Hypostase de la sélection » : « Par “hypostase de la sélection”, nous entendons le fait de réifier la sélection naturelle, de la personnifier, de la rendre vivante et réelle, non plus simplement conceptuelle ». On lit un peu plus loin : « Or, la sélection naturelle est pourtant un concept censé causer et ainsi rendre compte de l’adaptation », comme si un « concept » pouvait être cause d’une réalité ! Ce charabia a pourtant plu à un jury d’examinateurs aussi tolérants en matière d’expression théorique qu’en matière d’expression grammaticale. Darwin, pour sa part, n’a jamais cessé de présenter la sélection naturelle comme un mécanisme agissant effectivement dans la nature, et ses mises en garde contre les interprétations erronées du terme par lequel il le désigne concernent seulement le fait que cette action résultante puisse être représentée comme intentionnelle. On imagine mal Darwin déclarant que la réalité de la sélection est « simplement conceptuelle ». Se pose alors une angoissante question : Darwin, à l’instar de Tort (mais, comme disait Valéry, ces choses sont possibles dans le domaine de l’esprit), aurait-il lui aussi « hypostasié » la sélection naturelle ?

Pour Darwin, la sélection naturelle est un mécanisme susceptible de variations intensives. C’est du reste ce qu’implique l’utilisation contemporaine de l’expression « pression de sélection » (qui n’existe pas chez Darwin), laquelle implique dans sa définition même la notion de variation d’intensité. Dans le cas de ce que Darwin nomme la «  civilisation », les « pressions sélectives » issues du milieu naturel se sont réduites, comme je l’expliquais en commençant, à proportion des transformations que l’homme a fait subir à ce même milieu afin non plus de s’y adapter, mais de l’adapter à ses propres nécessités. On peut fixer à l’année 1864 le moment où Darwin, grâce à la lecture d’un article transcrivant une conférence de son émule Wallace, fera intervenir expressément ce facteur décisif dans la construction de sa propre anthropologie – ce qui ne signifie pas d’ailleurs forcément qu’il le « doive » intégralement à Wallace –, anthropologie qui s’exposera en 1871 dans La Filiation de l’Homme – que G. intitule toujours opiniâtrement « La Descendance de l’homme », afin de n’avoir envers moi aucune dette trop visible. L’idée est simple, sauf pour notre ami G. : tous les êtres vivants, à quelque niveau qu’ils appartiennent, exercent une action transformatrice sur leur milieu, et singulièrement sur leur environnement trophique, cela résultant des interventions qu’y implique la régulation même de leur activité métabolique. Mais, tandis que n’importe quelle espèce animale, s’il survient un changement climatique entraînant une baisse vertigineuse des températures, ne devra de survivre, après une première hécatombe, qu’à la variation favorable présentée par quelques individus mieux protégés par leur fourrure et à la poursuite de la sélection naturelle de ce trait à travers leur descendance, l’homme au contraire n’aura qu’à se munir de vêtements plus chauds et, plus généralement, qu’à réorganiser l’allocation de ses ressources en matière de production artificielle de chaleur, ce qui lui épargnera dans une grande mesure une forte surmortalité conjoncturelle et le dispensera de subir physiquement une longue transformation adaptative. Ce qui revient exactement à dire qu’il se trouve dans une très grande mesure affranchi de ce qui constitue l’essentiel de la loi sélective ancestrale. Et bien entendu de la nécessité de l’auto-adaptation biologique à un milieu que, d’instance extérieure et éventuellement mortelle, il a transformé en associé dans la recherche d’une élimination de plus en plus complète du risque de mort. Cela se nomme, tout à fait légitimement, un renversement. Dans un milieu où les pressions de sélection telles qu’elles existent dans la « nature » ont presque entièrement disparu – et où, corrélativement, les relations entre congénères se sont apaisées à travers les différents modes de codification de la coopération, de la solidarité et du devoir moral –, il est intégralement logique et nécessaire que l’ancien mécanisme sélectif perde son rôle directeur. Cela ne signifie pas que la lutte pour l’existence ait entièrement disparu, mais seulement qu’elle a été remplacée dans son rôle de gouvernance évolutive par les artefacts rationnels et relationnels que sont l’éducation, le droit, la morale et la religion. Darwin décrit ce renversement tendanciel à l’aide de multiples exemples allant du comportement individuel d’assistance aux lois de protection sociale des défavorisés, et du sentiment de « sympathie » à l’impératif catégorique de Kant (qui implique l’humanité, et non pas seulement tel groupe social particulier). Il ne s’agit nullement, comme le voudrait G., d’opposer à ce mouvement global un « déplacement » ou un « report » des pressions de sélection – ce « report » existant surtout, chez Darwin, et encore n’est-ce que temporairement, dans le cas de l’oppression coloniale et de la confrontation hostile entre nations. Il s’agit, d’une manière bien plus cruciale, de l’émergence évolutive – par le jeu de la sélection des instincts sociaux et de leurs conséquences relationnelles et rationnelles – du pouvoir humain d’instauration d’un ordre de rapports sociaux qui contredit objectivement l’ancienne nécessité éliminatoire. Et, que notre ami G. le veuille ou non, c’est ainsi que le pensait – et que le voulait – Darwin. Le fait que Darwin soit parvenu à produire une généalogie naturaliste de la morale grâce à la sélection conjointe des instincts sociaux et des capacités rationnelles ne gêne en rien sa propre adhésion aux valeurs, qui s’exprime dans des jugements moraux, se réfère à Kant – référence que G. tend évidemment à minimiser –, appréhende l’universel comme horizon, se représente le sacrifice de soi comme la forme la plus élevée du comportement moral, et requiert notamment, pour être comprise en termes psycho-évolutifs, une théorie de la constitution sociale et psychologique du sujet des valeurs, du renoncement pulsionnel et de la sublimation que fournira Freud – au sens où elle se construit entre Darwin et Freud –, et que ne saurait produire aucune perspective étroitement biologiste crispée autour de la seule considération du nombre des descendants et du maintien à l’identique du paradigme sélectif.

Ce qui se « transfère » de fondamentalement intéressant entre « nature  » et « civilisation » dans l’histoire de l’espèce humaine n’est donc pas de l’ordre des « pressions de sélection » (dont le « report » ne peut être qu’atténué, et de ce fait légitimement pensable en termes de persistance dégénérative du primitif en cours de dissolution), mais c’est un mouvement de restructuration progressive des relations qui, dans le contexte aménagé de la civilisation, tend peu à peu à inverser le processus éliminatoire de la nature. Si la compétition interindividuelle continue à s’exercer dans le cadre de la civilisation, c’est en principe sans conséquence mortelle ou définitivement éliminatoire – situation que nous retrouvons dans la sélection sexuelle, où il n’est pas généralement de règle que la victoire du plus avantagé exige la mort ou la disqualification définitive du vaincu. En outre, on ne voit pas comment notre ami G. pourra penser une compétition dans le champ des valeurs, obligatoirement liée à la tendance thématisée par Darwin et à l’idée même du « report », lorsque ces valeurs sont précisément ce qui règle et ce qui ordonne la compétition elle-même dans le sens d’une amélioration indéfinie de l’altruisme et d’une condamnation accentuée de l’exclusion définitive des moins aptes. Dans la perspective de M. Fournier, celui ou celle à qui l’on attribue le prix du meilleur camarade ne sera considéré(e) que comme celui ou celle qui aura éliminé tous ses compétiteurs, même si ce prix lui est attribué pour le récompenser d’avoir lutté contre l’élimination des plus faibles d’entre eux. Ce faisant, il n’aura plus à s’interroger sur le fait évolutivement majeur que l’on ait inventé le prix du meilleur camarade. Notre ami G. comprend-il mieux à présent la distinction que j’installe entre compétition éliminatoire et émulation? Si, dans le scénario darwinien (j’entends celui de Darwin et non celui de ses innombrables interprètes sociobiologistes, qui ont la faveur tacite de monsieur G.), la sélection naturelle a bien sélectionné (à travers les instincts sociaux et l’accroissement de la rationalité) ce qui va tendre à l’éliminer du nouveau milieu adapté que l’homme social crée pour lui-même en même temps qu’il s’y adapte et réadapte à chaque génération par l’éducation, il est nécessaire de reconnaître, au niveau de généralité et sur l’échelle temporelle où l’on doit se placer pour juger d’une tendance évolutive, l’opérativité profonde de ce que j’ai nommé l’effet réversif de l’évolution. La rejeter est d’abord renoncer à comprendre Darwin en le réduisant à un intégrisme sociobiologique auquel il était opposé. C’est ensuite se cantonner dans le mécanicisme borné qui interdit radicalement de penser dans l’évolution sociale humaine la compatibilité entre le déterminisme sélectif et l’intégration évolutive d’une autonomie rationnelle et morale apte à analyser l’expérience et à s’affranchir dans une mesure grandissante de la passivité par rapport aux conditions d’existence. C’est enfin, corrélativement, décider que l’autonomie de l’homme comme acteur de sa propre histoire n’a pas d’existence réelle. C’est très exactement là que se situe le choix philosophique de monsieur Fournier. C’est énoncer en effet une vérité banale que de dire que le capitalisme est « biomimétique », et qu’il transpose sur le terrain économique et social des rapports sensiblement analogues à ceux qui régnaient au sein de la « nature », justifiant ainsi la thèse du « report des pressions de sélection ». Mais outre que le néologisme employé par M. F. pour signifier le « milieu » économique (« écotope ») est singulièrement inadapté – on aura amplement compris, bien sûr, qu’il n’est pas un stratège de la langue, et qu’il ignore par ailleurs que ce terme est déjà usité dans un tout autre sens en écologie –, il ressort de toute son analyse que le réductionnisme strict auquel il choisit de s’inféoder interdit de penser l’improvisation renversante de la civilisation lorsqu’elle se mêle de contrarier la « nature » à son profit. Et oblige à penser qu’en dépit des critiques morales que notre auteur adresse au capitalisme tout en étant incapable de les justifier, ce système reste pour lui le seul imaginable, abandonnant aux rêveurs le souci irréaliste de concevoir son renversement[4].

On a bien compris que l’obsession exclusive du « report des pressions de sélection » permet avant tout à quiconque veut analyser le capitalisme d’être malgré tout en harmonie avec le système qu’il décrit, quelle que soit par ailleurs la tonalité passagèrement critique de l’analyse. Mais ce système, comme on le sait, est en crise. Et le réductionnisme qui le soutient l’est aussi, même si ses fissures ne font que commencer d’apparaître. Aller au bout du réductionnisme sans en apercevoir les limites et les contradictions demeure toutefois un amusant paradoxe.


[1] Pour réjouir les collectionneurs, on citera textuellement ce savoureux passage : « Au-delà du problème de l’aiguillon de l’abeille, résolvable [sic] du fait de la stérilité, Darwin ne vient-il pas de développer sous nos yeux [sic] un comportement instinctif relevant nécessairement de la sélection de groupe ? » On craint d’imaginer quel « comportement instinctif » Darwin a pu « développer sous nos yeux » lors d’un stress engendré par un problème d’aiguillon. Mais je tiens à rassurer le lecteur sur l’équilibre psychologique et les mœurs du grand naturaliste. C’est seulement l’écriture de M. Fournier qui relève de la bestialité.
[2] On lira là-dessus, si on le souhaite, Darwin et la Philosophie, Paris, Kimé, 2004.
[3] Anton Pannekoek, Patrick Tort, Darwinisme et Marxisme, Paris, Arkhê, 2012.
[4] L’étude de scénarios encore inédits d’émergence des niveaux d’intégration du vivant pourra éventuellement servir, lorsque nous les exposerons, à convaincre notre zélé contradicteur de l’effectivité de tels mécanismes de conquête et de renversement au cours des épisodes les plus cruciaux de l’évolution de la matière vivante. La question demeurera toutefois, pour nous, de savoir quelles conclusions il sera légitime d’en tirer.


ZÉBRURES

Réponse à Pietro Corsi

Le Dictionnaire du darwinisme et de l’évolution [1], publié en 1996 aux Presses Universitaires de France, a suscité bien des passions, à commencer par la plus noble de toutes : celle des quelque 140 auteurs qui ont estimé possible de réaliser en France, au sein d’une collaboration internationale, une somme encyclopédique unique au monde sur un thème qui imposait aussi bien une multidisciplinarité intégrale qu’une acuité scientifique étroitement contrôlée dans des domaines délicats et non encore familiers de la biologie moderne.
Trois faits ont marqué la jeune carrière de l’ouvrage : son couronnement par l’Académie des Sciences peu de temps après sa parution ; un article dans Science qui en fait un éloge appuyé [2] ; un succès complet de ses ventes en dépit du prix relativement élevé imposé par son énorme volume.

Trois oppositions majeures ont plus contribué à sa réussite qu’elles ne l’ont entravée : celle de l’extrême-droite française furieuse d’y voir démontré que Darwin ne pouvait être légitimement intégré à son sinistre panthéon de théoriciens inégalitaires ou eugénistes ; celle des mouvements néo-providentialistes tels que l’UIP (« Université Interdisciplinaire de Paris », issue de groupements fortement influencés par la mystique New Age) ; celle enfin du journal La Recherche dont la nouvelle ligne rédactionnelle pensa médiatiquement rentable de faire resurgir lors de la publication de l’ouvrage les vieux raisonnements finalistico-mathématiques de l’anti-darwinisme des premières heures.

Cela fait au total six raisons d’être satisfait, si l’on admet qu’il est aussi glorieux de susciter l’hostilité de ceux que l’on n’estime pas que l’admiration de ceux que l’on estime.

Finement intitulée « Le darwinisme de A à Zèbre », la recension du Dictionnaire sous la plume de Pietro Corsi dans le numéro de Critique de janvier-février 1998 pose un autre type de problème. Il s’agit apparemment d’une critique documentée, méticuleusement élaborée par quelqu’un qui a abordé le sujet du transformisme dans ses propres recherches. Ce fait pourrait inciter à attendre d’une telle analyse qu’elle évite la banalité ou la mesquinerie, car rien n’est plus éthiquement désirable, en ce domaine, que le juste équilibre entre l’engagement intellectuel qui exige d’écrire ce que l’on pense, l’estimation lucide du degré d’intérêt qu’il peut y avoir à le faire, et le geste de la conscience qui porte à examiner si vraiment on pense ce que l’on écrit.

Monsieur Corsi est apparemment un adepte de la critique quantitative. S’il ignore la pondération (il passe sous silence la quasi-totalité des rubriques biologiques et naturalistes, lesquelles constituent un corpus considérable), c’est qu’il a depuis longtemps reconnu les vertus bien supérieures du pesage. Qu’apprend-on en effet sur le Dictionnaire à la lecture de son article ? Qu’« avant, tout il convient d’évaluer ces trois volumes selon leur utilité pour le lecteur, ou, si l’on préfère, sur le terrain du rapport entre prix et contenu ». Nous voilà avertis. Si un jour le Dictionnaire est soldé à bas prix par des revendeurs, l’évaluation de son utilité pourra donc redevenir positive. Tel est peut-être le sens du « potentiellement utile » décerné à l’ouvrage par son commentateur en fin d’article. On apprend ensuite qu’il compte près de cinq mille pages, que son directeur est l’auteur de la moitié des notices, dont soixante-quinze dans les cent premières pages ; ce fait à lui seul aurait peut-être pu expliquer que « le maître d’œuvre du Dictionnaire se voie octroyer vingt-sept lignes de citations dans l’index des noms » contre trente-trois à A.R. Wallace, trente à Ernst Mayr » et... deux à Pietro Corsi. On est rassuré d’apprendre que Monsieur Corsi, saisi d’une compulsion comparable à celle qui agita durant toute sa vie Francis Galton, a compté pour nous le nombre de lignes consacrées à la partie biographique d’une notice portant sur un auteur, et l’a comparé au nombre de citations de cet auteur référencées dans les grands textes de Darwin, citations localisées par nous avec précision dans les différents ouvrages avec indication de leur thème, conformément au modèle formel appliqué par ce type de notice. Monsieur Corsi conteste les quatre pages accordées à un auteur italien cité par Darwin. Il y a selon lui trop pour tel auteur, pas assez pour tel autre. Il y aurait même quelques personnages non recensés et qui eussent dû l’être. La très grande richesse du Dictionnaire, que M. Corsi constate par ailleurs, lui permet ce luxe d’originalité critique auquel nous aurions peut-être échappé si le Dictionnaire, au lieu de ses modestes cinq mille pages, en avait pu compter sept mille, et si son directeur avait eu la présence d’esprit de faire appel à M. Corsi.

Une question quantitative a cependant été omise : si le Dictionnaire du darwinisme avait compté 1000 pages au lieu de 5000 (c’est-à-dire si l’éditeur avait été 5 fois moins courageux, le directeur 5 fois moins téméraire, le projet 5 fois moins ambitieux, et donc les impasses documentaires 5 fois plus importantes), serait-il venu à l’esprit de M. Corsi de s’en plaindre, puisqu’il eût été convenu au départ que l’entreprise n’aurait pu produire dans le meilleur des cas qu’un banal glossaire des concepts de base de la théorie ? Reste à savoir, bien sûr, si le rapport prix / contenu aurait été, compte tenu des règles et paramètres multiples du marché éditorial, satisfaisant à ses yeux.

Monsieur Corsi manifeste un louable désir d’information. Le problème est qu’il paraît n’avoir lu du Dictionnaire que quelques feuilles éparses, tandis qu’il entend nous persuader qu’il s’est rendu apte à parler de l’ensemble. Un exemple extraordinaire en est donné par son souhait d’un « traitement plus approfondi de questions comme le neutralisme de Motoo Kimura ». Or il se trouve que cette question a fait l’objet dans le Dictionnaire d’une véritable constellation de rubriques (incluant d’ailleurs un débat) dont la richesse historique, scientifique et critique est garantie par la personnalité même de leur auteur, sans doute le meilleur spécialiste français de cette problématique, Michel Gillois, à qui l’on doit non seulement le maître-article sur le neutralisme (il a été acteur dans le débat de fond sur le neutralisme, et l’invité de Kimura, bien que ses travaux aient grandement contribué à invalider les thèses neutralistes), mais aussi de l’étude passionnante, inaccessible ailleurs, qui restaure l’importance de Gustave Malécot dans les premiers moments de la génétique mathématique des populations. On lira également, comme faisant partie du même ensemble, ses contributions impressionnantes sur l’héritabilité, sur la consanguinité et sur la fitness. Pour ce qui concerne la théorie des équilibres ponctués, traitée avec une parfaite sobriété par Charles Devillers, « star » de la biologie contemporaine d’après M. Corsi lui-même, elle a très exactement la place qu’elle mérite, et il me plaît infiniment qu’en cet endroit au moins son originalité réelle n’ait pas été surévaluée. Signalons au passage que le prénom de Gould, l’un des promoteurs de ce modèle, est Stephen, et non Steven. Seul un manque d’expérience complet en matière scientifique pourrait faire regretter enfin l’absence dans un travail entamé en 1987 d’un article encyclopédique sur les travaux d’Edelman, étant donné l’extrême immaturité actuelle des débats autour du rapport entre darwinisme et neurosciences. Cette question devait être abordée dans un congrès (nous l’avons fait en 1997 [3]), non encore dans un dictionnaire. Quant à l’« épistémologie évolutionniste », M. Corsi voudra bien me laisser juge de ce que l’on peut sérieusement aujourd’hui entendre par là.

Outre le fait de statuer sur ce qui est mineur et sur ce qui ne l’est pas, et de nous dicter ce que nous aurions dû écrire (je passe sur la question des espèces, sur Carpenter, sur Babbage, etc.), Monsieur Corsi décrète aussi que certaines traditions darwiniennes nationales n’ont pas lieu d’être prises en compte : il en est ainsi à ses yeux du darwinisme à Cuba, « pays qui n’a aucun titre à figurer dans le débat sur l’évolution ». Cela fera plaisir à coup sûr au Professeur Pedro Pruna, de La Havane, qui a passé une partie de sa vie à écrire cette histoire fort intéressante, publiée par le CSIC de Madrid (P.M. Pruna et A. García González, Darwinismo y sociedad en Cuba, Siglo XIX, Consejo Superior de Investigaciones Científicas, Madrid, 1989). Curieusement, M. Corsi ne porte pas de jugement analogue sur la notice consacrée par M.A. Sinaceur au darwinisme arabe. Le long article, remarquablement didactique, sur la Génétique, écrit par le grand généticien italien Giuseppe Montalenti peu de temps avant sa mort, et qui a les vertus d’un grand texte de synthèse, est jugé « très insuffisant » par notre critique, qui omet de dire qu’il forme avec les articles qui le suivent un très vaste ensemble comprenant, en plus de l’article généraliste, des notices sur « Génétique, archéologie, linguistique et évolution de l’Homme », « Génétique des populations », « Génétique des populations et darwinisme en France », « Génétique écologique », « Génétique quantitative », mais aussi « Hérédité », pour ne parler que des entrées thématiques. Mais laissons.

L’article sur le savant belge Joseph Delbœuf (1831-1896), étonnant mathématicien du transformisme, à la fois naturaliste, physicien, homme de lettres et théoricien des sciences, a été volontairement conçu dans le Dictionnaire comme l’articulation de deux analyses très documentées publiées respectivement, après sa mort, par A. Boghaert-Vaché dans la Revue encyclopédique et par Yves Delage et Marie Goldsmith dans leur ouvrage classique, Les Théories de l’évolution (1909). Cela constitue une source d’informations d’une qualité et d’un intérêt épistémologique majeurs, au point que vouloir la concurrencer eût obligé à l’exercice peu honorable de la fragmentation et de la paraphrase. J’ai donc décidé de donner ces textes en indiquant leur source, ce que tout le monde ne fait pas, et ce que M. Corsi n’aurait pas trouvé choquant si j’avais agi avec l’hypocrisie ordinaire de ceux qui se font honneur, à peu de frais, de la pensée des autres. Ce procédé a permis de faire apparaître et de rectifier une erreur mathématique dans l’exposé didactique, par Delage et Goldsmith, de la fameuse « loi de Delbœuf », ce qui est peut-être secondaire aux yeux de M. Corsi, mais non aux yeux des historiens qui s’intéressent aux mathématiques de l’évolution.

Que l’article sur Edward Blyth ne signale pas au lecteur « que Blyth a pu être présenté par Loren Eiseley, dans son Darwin’s Century comme le ‘précurseur de Darwin’ » est pour notre critique une faute impardonnable. Or d’une part, Sydney Smith a montré en 1968 que l’influence que Loren Eiseley attribue à Blyth (en ce qui concerne certains emprunts essentiellement terminologiques) doit être attribuée en réalité à Macleay ; d’autre part, pour être « précurseur » de Darwin, il faudrait avoir produit le schéma logique de sa théorie avant 1837-38, date effective de l’élaboration darwinienne. Or Blyth, en 1840, se situe encore à l’intérieur du cadre cuviériste en histoire naturelle, comme on s’en convaincra aisément en se reportant à sa contribution sur les Mammifères au Cuvier’s Animal Kingdom... produit en collaboration avec Mudie, Johnston et Westwood (lequel sera violemment anti-darwinien à partir de 1860). Ce qui en revanche est exact, c’est l’ampleur indiscutable de l’apport documentaire de Blyth à Darwin dès cette période d’élaboration, certes, pour ce qui est de quelques articles, mais beaucoup plus sensiblement, et d’une façon directe et personnelle, à partir du printemps 1855, alors qu’il se trouvait au Bengale (et ce depuis la fin de l’année 1841). Le nombre des références de Darwin à des communications personnelles de Blyth rend compte du prix qu’il attachait à la collaboration d’un vertébriste aussi érudit, et de la pérennité de sa reconnaissance à son endroit. Il est clair que Darwin, qui a rédigé, avec une volonté d’exhaustivité qu’il a sciemment poussée jusqu’à la dérision, la liste de ses « prédécesseurs » dans l’Historical Sketch qui ouvre en 1861 la troisième édition de L’Origine des espèces, n’aurait pas omis d’y faire figurer quelqu’un pour lequel il déclarait une si haute estime, alors qu’il y recense jusqu’aux plus médiocres revendicateurs et, avec quelque agacement bien compréhensible, Richard Owen, qui n’était en rien son allié. M. Corsi convient d’ailleurs, répétant la leçon bachelardo-canguilhemienne amplement relayée par Michel Foucault et bien d’autres, de ce que les recherches en précursion sont généralement le fait d’une « faiblesse épistémologique et historiographique », qui connaît toujours un certain succès « parmi les détracteurs du savant ». Ne me considérant ni comme frappé d’une pareille faiblesse ni comme un détracteur de Darwin (il y en a assez comme cela), j’ai donc très logiquement choisi d’épargner au lecteur le détail de ce « débat biaisé ». Mais pour régler ce problème à la fois sur le plan historiographique et sur le plan épistémologique, j’ai consacré aux « précurseurs » [4] de Darwin – ce que M. Corsi omet de signaler – un très long article de synthèse dans lequel je démontre que chaque nation a sa propre tradition de « précurseurs » (ce qui paraît donner en grande partie raison aux critiques post-bachelardiennes ou post-canguilhemiennes de l’idéologie de la précursion), mais où je commence par signaler que ces critiques, quoique justifiées, ont toujours été simultanément impuissantes à édifier ne serait-ce que le socle d’une théorie de la génération des nouveautés scientifiques.

Nous laisserons aux lecteurs impartiaux qui auront le courage d’examiner les dizaines de milliers de références bibliographiques du Dictionnaire le soin de décider si « le corpus historiographique anglo-américain sur Darwin et l’évolutionnisme des vingt ou trente dernières années est totalement, ou presque totalement, absent des notices bibliographiques ». Ce zèle anglophone, toujours surcompensatoire, relève en quelque chose du « complexe du sous-développé », et paraît être heureusement étranger aux collaborateurs du Dictionnaire, lesquels mentionnent les références anglo-américaines, de même que toutes les autres, très exactement lorsqu’il leur paraît qu’elles sont utiles ou nécessaires. Il eût été équitable de signaler en revanche l’existence, pour la première fois dans le monde occidental, d’un très vaste corpus historiographique directement élaboré par un spécialiste de Moscou (Vasilij Babkov) qui restitue au darwinisme russe sa place et son importance singulières dans l’histoire de la pensée moderne de l’évolution.

Il est bien réconfortant d’être au moins d’accord sur un point avec M. Corsi, lorsqu’il écrit, notamment à propos de Spencer : « Le nouvel ordre issu de la puissance anglaise tout comme les changements sociaux qui troublaient la vie du pays rendaient nécessaire une conception du monde naturel et social solidement ancrée sur des lois immuables et éternellement valides ». M. Corsi reprend ici, sans le savoir peut-être, le thème théorique de l’« ancrage naturaliste » régulièrement recherché par les systèmes en crise (ou en voie de remaniement profond) que j’ai développé, à propos de toutes les « sociobiologies » de l’histoire, à partir de 1983, en réintroduisant en France, pour des motifs théoriques et critiques précis, les études spencériennes [5]. Encore faut-il souligner :

1. que tous les ordres (« anciens » ou « nouveaux ») ont recherché cet ancrage. L’ordre ancien dans un modèle fixiste, qui était par essence un modèle « éternisant ». Et le « nouvel ordre » dans un modèle transformiste ou évolutif, au sein duquel c’est le changement qui est éternisé ;
2. que cela n’installe pas pour autant la réflexion naturaliste nouvelle (le transformisme) dans un statut de pure dépendance, quant à sa vérité fondamentale, par rapport à la sollicitation socio-économique, mais indique seulement que cette dernière a pu, à l’évidence, favoriser son émergence et son acceptation ;
3. que si le libéralisme a particulièrement sollicité la « nature » et l’évolution, jusqu’à en obtenir une théorie conforme à ses réquisits, cette théorie n’est pas celle de Darwin, mais bien d’abord celle de Spencer, ce qu’il me semble avoir suffisamment expliqué depuis quinze ans. Mélanger Chambers, ou tout autre auteur d’hypothèses non fixistes ou de théories physico-théologiques vaguement progressionnistes, avec Spencer (père de l’évolutionnisme en tant que « système synthétique de philosophie » construit et ordonné autour de la « loi » physique universelle d’évolution) est à cet égard se tromper purement et simplement de concept.

Monsieur Corsi ne s’exprime jamais à la première personne. Je suis tout à fait disposé à penser qu’il s’agit là d’une bienséance. Au lieu d’écrire « je », il écrit donc tout naturellement « l’historien de la culture scientifique, philosophique et théologique de l’Angleterre de la première moitié du XIXe siècle », ce qui est un peu long, mais sans appel. Il est vrai qu’il ne se risque ni dans le domaine allemand, ni dans le russe, ni dans le français, ni dans aucun autre d’ailleurs, ce qui tend à accréditer les bornes qu’il assigne avec sagesse à son champ critique. Une exception toutefois doit être faite pour le domaine italien, traité principalement, dans le Dictionnaire, avec une érudition remarquable, par Giovanni Landucci, de l’Université de Florence, qui obtient de M. Corsi une remarque ironique pour avoir, dans une bibliographie presque exhaustive des ouvrages du zoologiste italien Lorenzo Camerano, mentionné un travail sur les Zèbres (« Materiali per lo studio delle Zebre », et non « della Zebra », comme le transcrit notre critique). Pourquoi diable cette ironie à propos du Zèbre (animal et thème importants pour un darwinologue, qui doit savoir ce qu’indique d’appartenance ancestrale la zébrure lorsqu’elle fait retour dans des races d’Équidés domestiques), et non à propos de la taupe ou du crapaud, autres objets d’étude de Camerano ? Était-ce pour fournir un titre-choc à cet essai plein de verve ? Ou pour anoblir phylogénétiquement ce qui pourrait y ressembler à ce que l’on nomme, dans le langage imagé de la psychologie populaire, le « coup de pied de l’âne » ?

Une dernière remarque : On ne doit pas parler, comme le fait M. Corsi à la page 1090, de « formations corallines », mais de formations coralliennes. La coralline (terme substantif) est une algue marine.


[1] P. Tort (dir.), Dictionnaire du darwinisme et de l’évolution, Paris, PUF, 3 vol., 1996, 4912 p. Prix Henri de Parville de l’Académie des sciences.
[2] E. Mayr, « Darwinism from France », Science, 274, 20 décembre 1996.
[3] P. Tort (dir.), Pour Darwin, PUF, 1997, 1100 p. Voir en particulier la contribution d’Olivier Houdé, « Psychologie cognitive de l’inhibition et darwinisme neural-mental », p. 277-286.
[4] Les guillemets figurent dans le titre de l’article.
[5] Voir notamment La Pensée hiérarchique et l’Évolution, Paris, Aubier, 1983 ; Misère de la sociobiologie, Paris, PUF, 1985 ; La Raison classificatoire, Paris, Aubier, 1989 ; Spencer et l’Évolutionnisme philosophique, Paris, PUF, « Que sais-je ? », 1996 ; Darwin et le Darwinisme, Paris, PUF, « Quadrige », 1997 ; Pour Darwin, Paris, PUF, 1997, etc.

Patrick Tort
Mars 1998


L’ORDRE ET LES MONSTRES

Montjoire, le 7 mai 2002
Objet : votre compte rendu de L’Ordre et les Monstres dans la Revue de synthèse, 4e série, nos 2-3-4, avril-décembre 2001

Madame Sophie Roux
Revue de synthèse

Chère Sophie,

Il est rafraîchissant, lorsque l’on a publié une quarantaine de livres, quelques centaines d’articles et un dictionnaire, de constater que la jeunesse ne s’en laisse pas conter par l’expérience ni par la réputation. J’ai sur vous, chère Sophie, l’avantage de ne pas vous connaître, et je vous imagine, d’après votre style, jeune, ambitieuse, et quelque peu enfiévrée de l’autorité passagère que donne l’abri d’une petite chapelle universitaire pour juger avec assurance de ce que l’on ne connaît pas. Mais je me trompe peut-être. Il se peut que vous soyez au contraire plus âgée, avec en souffrance quelque ouvrage interminable sur une question qui se doit d’être infiniment accessoire, et que l’assurance du sérieux que vous y investissez vous donne le droit d’être amère devant l’insupportable légèreté de théoriciens plus connus. Quoi qu’il en soit, je ne crois pas pouvoir, même pour vous en excuser – ce que je souhaiterais sincèrement pour ma part –, déclarer que nous sommes tous passés par là.

Le livre dont vous parlez si mal a été écrit il y a vingt-trois ans. Je n’ai rien à retrancher ni à modifier à ce qu’il contient, et la caricature que vous en faites dans une langue assez hésitante tendrait à me montrer que ceux qui parlent d’histoire au nom de l’« historien » (lequel n’est jamais qu’eux-mêmes) feraient mieux de commencer par apprendre à penser et à lire.

Et à écrire, bien sûr : car quel est selon vous le sens du membre de phrase suivant : « lui attribuant ainsi la géniale capacité d’anticiper sur son époque tout en pratiquant si bien le langage qu’on pourrait presque le prendre pour un homme de son époque… » ? Avouez qu’une telle rédaction nous reporte bien en amont des études supérieures. Sophie, de grâce, réagissez !

Vous demandez ce qui « justifie » d’ouvrir le livre par l’extrait d’une citation latine de 1605. Après une longue réflexion je crois être en mesure de vous répondre que c’est parce que cela m’a paru préférable à la recette du bœuf bourguignon. Si cependant tel n’est pas votre avis, je suis prêt à en débattre avec vous afin d’introduire ce remaniement dans la prochaine édition.

Vous évoquez mon mépris de la littérature « secondaire », et comme je vous comprends ! Canguilhem, que j’estime bien plus que la plupart de ses héritiers, s’est malgré tout trompé sur la monstruosité. Sentiment que j’ai partagé avec Étienne Wolff lors d’une émission commune à France Culture il y a des années. Je pourrais, si j’en avais le temps aujourd’hui, vous expliquer pourquoi.

Ce qui me fait conclure à votre relative jeunesse, c’est la touchante naïveté de votre auto-désignation comme « historienne des sciences » posant ès qualités des « questions élémentaires » à ceux qui ont au moins le mérite d’alimenter par une production originale une littérature « tertiaire » à laquelle vous me paraissez destinée à rester encore attachée pour un certain temps.

Rafraîchissante Sophie, ne vous laissez pas influencer dans vos lectures ou dans vos jugements par tel ou tel chercheur raté cherchant à se recycler dans l’histoire des sciences. Il y en a de ce type autant qu’il s’en peut loger dans les petits espaces de pouvoir encore occupables. Ils habitent les couloirs, les secrétariats. Ils prolifèrent dans les sillages. Ils sont toujours les premiers à trouver une salle pour le séminaire du Professeur, à se rendre indispensables pour les petites tâches d’organisation, à utiliser son papier à en-tête. Leur souci est aussi – car c’est une espèce inquiète – de répandre sur ceux qu’ils pensent être leurs rivaux des petites calomnies qui sont encore mieux goûtées lorsque quelqu’un les imprime. Ne grossissez pas leurs rangs.

Une dernière chose : ne dites pas que je ne vous réponds pas sur le fond – car le fond, c’est ce que je viens de vous dire.

Cela étant, vous êtes la bienvenue si vous souhaitez que nous parlions du reste. Je demeure pour cela, sans réserve, à votre disposition.

Affectueusement.

Patrick Tort
Directeur de l’ICDI


LA FACE CACHÉE DE FABRE

Réponse à Y.C.

Poser aujourd’hui la question de la théorie et de la pratique scientifiques de l’entomologiste Jean-Henri Fabre – et y répondre, comme il se doit, sur le mode d’une évaluation qui tienne compte des données disponibles dans le milieu savant qui lui était contemporain – constitue un devoir de simple connaissance. La réouverture au public, par le Muséum en 2005, de l’Harmas, dernière résidence de Fabre à Sérignan-du-Comtat (Vaucluse), accompagnée d’un projet didactique, justifie amplement une telle mise au point.

Cette démarche est cependant déclarée hérétique par une fraction quelque peu idolâtre de l’étrange communauté des « fabrianistes » – celle qui, pour exorciser toute analyse de ce type, préfère décréter le terrain inapproprié en déclarant que Fabre n’était pas un homme de science, mais un homme de passion, un « poète », voire un « artiste » –, échappant par ce biais à l’obligation de l’interroger du point de vue de ce qui fonde tout apport positif aux sciences de la nature, soit : la cohérence entre l’observation, l’expérimentation et l’inférence doctrinale.

On parvient ainsi à un paradoxe saisissant : les mêmes qui ont loué naguère les qualités scientifiques de Fabre – celles d’observateur méticuleux, d’expérimentateur imaginatif, d’illustrateur émérite de l’entomologie descriptive, de pionnier éclairé de l’éthologie des Insectes – lui refusent aujourd’hui le statut d’homme de science, et proclament l’irrecevabilité d’un jugement global et instruit sur cette composante majeure de son activité que Fabre lui-même désignait comme essentielle : l’étude du comportement et des manifestations de l’instinct chez les Insectes.

Ces conduites classiques de détournement de la lecture vers un ailleurs – esthétique, philosophique, voire métaphysique ou mystique – de la science, qui prétendent s’appuyer sur la forme et le titre des Souvenirs, s’opposent non seulement à la prétention revendiquée par Fabre lui-même de dire la vérité sur les Insectes dans l’élément de la connaissance objective – et de la dire dans les Souvenirs autant au moins qu’en d’autres lieux –, mais, plus contradictoirement encore, sur le fait sans appel que Fabre a, pendant des décennies, observé, expérimenté et conclu, en prenant position depuis son propre travail sur les théories environnantes, et que, ce faisant, il s’est inscrit lui-même parmi ceux dont l’œuvre à son tour ne saurait échapper, au nom d’aucun privilège légitime, à la nécessité d’une évaluation de type scientifique.


Le syndrome du propriétaire

Monsieur Y.C. ne partage pas cet avis. Depuis la parution de mon livre Fabre. Le miroir aux insectes (Vuibert / Adapt, 2002), il poursuit de ses récriminations et de ses invectives toute personne coupable de s’être déclarée satisfaite du changement de ton que ce livre inaugure. Il écrit, téléphone, importune. Avec une énergie inépuisable, il répète à chacun la même chose : Fabre, dont il s’estime propriétaire, n’était pas entomologiste, comme le pensent les naïfs, et il n’était pas non plus catholique, comme le croient les sots. Dans le numéro 108 [1] (mars 2003) du Bulletin de la Société entomologique de France, il a fait paraître une diatribe bien peu sereine qu’il donne comme une « analyse » de cet ouvrage, et dont le niveau, proche de l’insulte, n’aurait mérité qu’un joyeux mépris si la déloyauté spéciale de certaines insinuations ne m’imposait le devoir de prendre quelques instants pour y répondre, bien que je considère que ce temps aurait sans doute été employé plus agréablement de toute autre manière.


La « philosophie » de Fabre

Le premier contresens commis par Y.C. dans la critique qu’il a tenu à faire de mon livre est d’en avoir attendu une analyse de la « philosophie » de Fabre. Passons sur le fait que cette « philosophie », si elle existe, se résume à bien peu de chose : elle serait, au mieux, pascalienne, en ce sens que Fabre, qui recommande d’apprendre à « ouvrir les yeux », enjoint avec autant d’autorité de les fermer lorsque l’objet proposé à la connaissance lui paraît excéder les limites d’une raison déclarée impuissante. L’Histoire de la bûche, entre autres innombrables textes, avec sa récurrente recommandation de ne pas chercher à comprendre (« Avons-nous la prunelle assez clairvoyante pour sonder les desseins de la Création ? »), nous renseigne brutalement sur le fonctionnement chez lui de ce que je nommerai ici le « décret de l’Inconnaissable », qui rappelle l’Ignoramus, ignorabimus de Du Bois-Reymond. Il n’y a pas là matière à faire beaucoup de philosophie. On ne comprend pas mieux ce que veut dire Monsieur C. lorsqu’il tente d’inscrire Fabre, même à titre de « rameau tardif », au sein de la « philosophie de la nature ». S’agit-il de la Naturphilosophie de Schelling, Oken et Kielmeyer ? Assurément non, car Fabre pratiquait d’autant moins ces auteurs qu’ils étaient allemands, et que chez lui l’antigermanisme, assez violent pour lui faire condamner la parthénogénèse comme « théorie allemande », se serait encore moins aisément accommodé d’aller chercher outre-Rhin une « philosophie ». Restent donc le christianisme et sa théologie naturelle, et renvoyer à Camille Flammarion n’y changera absolument rien, l’œuvre « philosophique » de ce dernier n’étant elle-même que l’un des innombrables avatars de cet immense corpus. Si mon livre démontre quelque chose dans ce registre, c’est bien l’indiscutable appartenance de Fabre à cette très lourde tradition providentialiste qui, dans les « merveilles » des coaptations, des coadaptations et des harmonies fonctionnelles des organismes et de toute la nature, ainsi que dans « la science infuse de l’instinct », entend déchiffrer et dévoiler la nécessaire existence programmatrice de « la toute-puissante sagesse en qui tout s’agite et tout vit ». Fabre n’était pas bigot, mais il était catholique, issu d’une famille catholique, porteur d’une culture catholique ; il croyait en l’au-delà, il bénéficiait de l’imprimatur de l’archevêque pour certains de ses ouvrages scolaires ; il publia l’essentiel de son œuvre pédagogique dans une collection co-dirigée par l’abbé Melchior Combes, archiprêtre du Clergé de Bordeaux ; il eut en fin de vie des échanges avec Monseigneur Latty, archevêque d’Avignon, et passa les derniers moments de son existence confié aux soins d’une religieuse (sœur Sainte-Adrienne, de la congrégation de Saint-Roch) à laquelle il déclarait qu’il aurait passionnément voulu être l’un des disciples du Christ. On peut évidemment objecter à ces derniers faits qu’il s’agissait là d’une régression sénile, argument cher à ceux qui ont intérêt à ne pas voir que les derniers égarements d’un homme confirment bien souvent (– Monsieur C. prendrait un risque à n’en point convenir –) ce qu’il y eut de plus constant dans ses comportements de l’âge mûr. En vertu d’un désir qui m’échappe, et dont l’argument unique est qu’il n’y avait pas de croix sur sa tombe (on est en 1915), M. Y.C., spécialiste des cimetières, veut que Fabre soit franc-maçon ou libre-penseur. Il faudra demander aux libres-penseurs de l’Aveyron, pays natal de Fabre, qui ont accueilli mon livre comme le premier document objectif sur une personnalité dont l’engagement religieux ne fait pour eux aucun doute, s’ils le reconnaissent vraiment pour l’un des leurs.


Le « coup de pied de l’âne »

Le second contresens de Monsieur C. – et il s’agit dans ce cas, à la fois, d’une erreur, d’un manque de subtilité et d’une attitude éthiquement misérable – est de me caractériser, avec la jouissance trouble que procure à certains une petite délation majoritairement absoute, comme un « philosophe marxiste ». Qu’on me permette ici une réflexion toute personnelle, puisque c’est bien à moi que ce discours, lourd d’intentions et de sous-entendus assez grossièrement transparents, s’adresse. Aujourd’hui, lorsque l’on veut nuire à un individu dans une discussion scientifique ou philosophique, voire dans une carrière professionnelle, on laisse entendre, pour s’en remettre ensuite à l’efficacité de la rumeur, qu’il est « marxiste ». Patrick Tort, donc, philosophe marxiste. Première erreur : ceux qui me définissent comme « philosophe » sont les journalistes et les gens de communication, qui doivent en un seul terme donner un statut rapidement repérable à la personne qu’ils présentent. Ceux qui me connaissent mieux savent que je me définis, d’une façon critique par rapport au statut même de la philosophie, comme théoricien de la connaissance et analyste des complexes discursifs. À ce titre, j’intègre dans mon champ des instruments méthodologiques et des contenus de savoir appartenant à l’ensemble des sciences, et notamment des sciences de l’homme et de la société. Parmi ces instruments et ces contenus, ceux que j’emprunte, comme tout théoricien non dogmatique, à la sociologie de Marx, à la psychanalyse freudienne ou à l’anthropologie de Darwin ne sont certainement pas de l’ordre de la « philosophie ». Deuxième erreur de M. Y.C. Deux erreurs en deux mots, avec en prime une petite malveillance. Mais laissons. J’aurai pour ma part l’élégance de ne rien révéler des sympathies idéologiques ou « spirituelles » de celui qui dénonce avec tant d’entrain celles qu’il suppose chez les autres.


Fabre et le transformisme

Il est très révélateur que l’ensemble de ma critique scientifique de Fabre n’ait suscité chez mon indigné contradicteur aucun commentaire, ce qui me porte évidemment à conclure qu’il n’a pu faire qu’accepter ses démonstrations. L’opposition acharnée de Fabre au transformisme (malgré ce que peut en dire à l’occasion Monsieur Delange, que C. ne critique jamais par écrit) est une évidence de simple lecture. La falsification intentionnelle, par Fabre, d’une lettre de Darwin à Romanes dans laquelle ses travaux sont cités est une chose démontrée par comparaison avec l’original. La manipulation par Fabre de l’anecdote de la guêpe d’Erasmus Darwin (simplement nommé « Darwin », ce qui favorise la confusion) met en œuvre une savante stratégie d’auto-disculpation après une erreur qu’il a dû reconnaître. De tout cela, rien ne filtre dans l’article de C. Les maladresses conceptuelles de Fabre sur l’instinct, l’intelligence, la raison et le « discernement », ainsi que ses contradictions énormes sur la parthénogénèse, qui se décèlent en allant d’un chapitre à l’autre des Souvenirs entomologiques, sont également passées sous silence. Le plus amusant est que C. imagine que je donne cours à une vindicte personnelle en exhibant certaines des innombrables contradictions de Fabre, alors que tout lecteur intelligent comprend instantanément que c’est la structure et l’étiologie de ces contradictions qui constituent à mes yeux le seul objet digne d’un véritable intérêt. Mais l’heure n’est pas, comme l’eût dit Fabre, aux « hautes théories ».

Emporté par sa ferveur de prosélyte, M. Y.C. perd toute mesure, me reprochant de n’étudier dans mon livre que « les passages en rapport direct avec Darwin ». Le premier lecteur venu, même tenté de le croire, pourra s’assurer du contraire, et cette mauvaise foi donne la mesure du reste de la critique.

Contrairement à M. Y.C., j’ai longuement étudié l’opposition à Darwin en France, et la connaissance que j’ai de celle-ci ne saurait en aucun cas relativiser la portée de ma critique de l’aveuglement de Fabre. D’abord parce que Fabre s’oppose au transformisme sous toutes ses formes, et donc, par nécessité, à celle qui caractérisait en tout premier lieu ses principaux contradicteurs : le néo-lamarckisme – celui de Durand de Gros (1826-1900), de Paul Bert (1833-1886), de Jean-Louis de Lanessan (1843-1919), d’Edmond Perrier (1844-1921), d’Alfred Giard (1846-1908), de Gaston Bonnier (1853-1922), d’Yves Delage (1854-1920) de Félix Le Dantec (1869-1917), et de bien d’autres. Ce n’est pas l’étendard de Darwin que le néo-lamarckien Étienne Rabaud, en 1924, brandira contre Fabre. C’est seulement le principe fondamental de la transformation des organismes et des espèces sous l’action des facteurs environnementaux, de l’adaptation et de l’hérédité, bref, la théorie de la descendance avec modification ou transformisme. C’est aussi le principe de non-intrusion des croyances spirituelles en matière de recherche scientifique, et l’on ne saurait à cet égard trouver sa critique excessive. Mais que M. C. apprenne ceci, lui qui fait ses premières armes dans le domaine complexe de l’histoire des sciences : certes, presque tous les grands naturalistes français de la dernière partie du XIXe siècle sont lamarckiens. Mais cela ne les empêche pas de devoir à Darwin la crédibilisation même du transformisme en général (sans Darwin, il n’y eût pas eu de revalorisation récurrente de Lamarck, voir là-dessus mon dernier livre, La Seconde Révolution darwinienne, Kimé, 2002), ni de rendre hommage à Darwin contre ses détracteurs fixistes, ni de se rallier ponctuellement à lui lorsque la théorie de la descendance est attaquée par une pensée cléricale, ni, bien plus profondément, de mettre en œuvre des dynamiques interprétatives ou heuristiques darwiniennes au plus intime de leurs analyses ou de leurs interventions naturalistes. C’est par exemple Le Dantec, le plus lamarckien des jeunes biologistes français, exhibant en 1900, à propos des infestations bactériennes, les mécanismes darwiniens qui sont à l’œuvre dans les phénomènes étudiés par la microbiologie de Pasteur. En effet, suivant Le Dantec, Pasteur lui-même a enseigné à concevoir la maladie comme une lutte pour l’existence aboutissant dans tous les cas à la survie des plus aptes. C’est d’abord, bien sûr, la lutte entre l’organisme qui se défend et les microbes qui l’attaquent. Si l’on injecte à un mouton des bactéridies toutes virulentes, le mouton meurt et les bactéridies triomphent ; si au contraire on lui injecte des bactéridies toutes atténuées, le mouton guérit et les bactéridies sont détruites. Ces deux cas sont très simples et peu intéressants. « Mais supposons », poursuit-il, « qu’au lieu d’injecter à un mouton une culture pure de bactéridies virulentes ou de bactéridies atténuées, nous injections à ce mouton une culture non surveillée, contenant un mélange de bactéridies de virulences variées. Les divers assaillants qui luttent avec l’organisme du mouton ne seront pas tous également armés pour la lutte ; si tous sont de virulence trop faible, ils disparaîtront tous et le mouton guérira ; mais s’il y en a de virulence suffisante parmi d’autres de virulence atténuée, les seconds seront détruits tandis que les premiers prospéreront et tueront le mouton. Et quand le mouton mourra, il contiendra une culture pure de bactéridies virulentes ; de sorte que la nature aura remédié d’un seul coup à la variabilité désordonnée des bactéridies abandonnées à elles-mêmes : la sélection naturelle exercée dans cette culture hétérogène par la lutte avec l’organisme du mouton aura déterminé la disparition des races inaptes au profit des races virulentes ! » C’est également le néo-lamarckien Alfred Giard, l’un des plus puissants naturalistes français et le premier détenteur de la chaire d’évolution des êtres organisés créée à Paris en 1888, mettant en pratique le mécanisme tout à fait « darwinien » de la castration parasitaire – implantation d’un parasite agissant sur la capacité reproductive de son hôte pour maintenir sa population en deçà du seuil de nuisance pour les cultures qu’il ravage – avec une intelligence totale des mécanismes de compétition interspécifique. C’est encore Paul Marchal, engagé dans des combats analogues et usant de comparables stratégies. Ainsi donc, contrairement à ce que suggère M. Y.C., les naturalistes français, ni logiquement ni pratiquement, n’ont entièrement repoussé le darwinisme à l’époque de Fabre. Cela eût-il été le cas, ils étaient très majoritairement transformistes, ce qui n’était pas le cas de son héros.

Les leçons que M. Y.C. pense pouvoir me donner sur Clémence Royer ne méritent guère qu’il y soit répondu, mon propos n’étant pas de m’étendre sur un sujet sur lequel j’ai déjà écrit ailleurs des dizaines de pages. C. se scandalise du fait qu’ayant rétabli la date exacte (1862) et la référence exacte du texte de Darwin où ce dernier emploie pour la première fois à propos de Fabre l’expression d’« inimitable observateur », j’aie négligé d’indiquer que le public français a pu lire cette expression dans la 2e édition (fin 1865 - 1866) de la traduction de L’Origine par Clémence Royer. Cela résulte naturellement de tout ce que j’explique et cela n’était tout simplement pas mon propos. Il est plaisant que C. me reproche d’« ignorer » ce détail alors qu’il partageait probablement lui-même jusque-là, ne l’ayant jamais corrigée, l’erreur de tous ses collègues fabrianistes qui assignent invariablement à cette expression la date de 1859 – celle de la première édition de L’Origine des espèces.


Comment la gloire vint à Fabre

Parlons enfin des « détails » ignorés par Monsieur Y.C. J’ai recherché – démarche élémentaire pour qui a le souci des causalités efficientes dans l’univers des événements discursifs – les sources de la passion qui porta vers Fabre celui qui allait en peu de temps devenir son biographe agréé, le docteur Georges-Victor Legros. Ayant eu accès à ses archives, j’ai pu apporter à la connaissance de la dernière partie de la vie de Fabre des documents qui sont appelés (voir les annexes de mon livre) à renouveler tout un pan des études fabriennes. Après avoir effectué ce premier travail grâce à l’obligeance et à l’amitié des deux personnes responsables de ces archives, Mesdames Lucette Joulin et Monique Fermé, j’ai organisé un séjour de travail à Montrichard (Loir-et-Cher) avec les conservatrices et Anne-Marie Slézec, directrice de l’Harmas. Ce séjour d’étude a permis au Muséum de s’assurer la disposition exclusive d’une énorme documentation, historique, épistolaire et iconographique, qui permettra non seulement d’enrichir considérablement les ressources de l’Harmas, mais de jeter un regard absolument nouveau (et qui ne plaira peut-être pas non plus à M. Y.C.) sur ce que j’ai nommé à propos de Fabre la « fabrique de la gloire ».


Pour ne pas perdre son latin

Un dernier point, juste pour le plaisir. À la page 295 de mon livre, j’indique que la devise latine élaborée par Fabre, « De fimo ad excelsa  » (littéralement : [provenant] du fumier vers les sommets ») est du mauvais latin. Un réflexe de latiniste me fait évidemment lui préférer « ab infimo ad excelsa  », qui a le mérite de l’élégance et de la correction dans l’usage, même si le sens (et cette fois le sens existe) s’en trouve modifié. Monsieur C. défend, lui, la perfection de la formule. Examinons donc ce problème, certes mineur, mais qui tient à cœur à mon fidèle critique, qui ne peut manquer de voir dans l’image du fumier l’évocation du bousier, coléoptère rouleur d’excréments pour lequel, à la suite de Fabre, il montre un émouvant attachement. Dans la deuxième édition de leur classique Syntaxe latine (Paris, Klincksieck, 1953), Alfred Ernout et François Thomas, en accord avec les grands dictionnaires de la langue latine, indiquent que « des prépositions ab, de, ex qui accompagnent l’ablatif (…), ab (« en s’éloignant de ») désigne le mouvement qui part des abords du lieu ou de l’objet (…) ; ex (« hors de ») caractérise le mouvement qui part du lieu ou de l’objet lui-même (…) ; de (« en partant de ») s’applique au mouvement dirigé de haut en bas (…). Mais souvent aussi il n’a pas de nuance spéciale ; et, rendu plus résistant par son initiale consonantique, il empiétait sur ab et sur ex dans la langue parlée. Seul de ces trois formes il a survécu en roman ». Autrement dit, dans la prose classique, le ab est absolument recommandé pour exprimer un mouvement directionnel, et spécialement s’il s’agit d’une ascension. Dans le syntagme « de fimo », on pourrait aussi penser aux emplois de la préposition qui expriment la matière dont une chose est faite, ce que revendique également mon interlocuteur. En effet, même si dans cet emploi ex est plus usuel, on trouve cependant parfois de en poésie et dans la langue courante, par exemple dans de marmore (« en marbre »). La préposition de peut enfin signifier l’opération consistant à extraire une partie d’un tout (ablatif partitif, dont est dérivé, suivant les auteurs cités, le sens figuré « au sujet de »). Mais cela ne résout pas la question de l’impossible corrélation entre de ainsi entendu et ad indiquant la direction. En latin, on peut soit dire qu’un corps est constitué de telle ou telle matière, soit dire que l’on se rend d’un point à un autre. Mais on ne peut jamais dire les deux en même temps. Or la devise de Fabre exprime les points de départ et d’arrivée d’un mouvement, et elle le fait elliptiquement (absence de verbe), suivant les usages du genre et comme le permet aisément la langue latine. C’est alors la préposition ab (ou a, forme élidée devant consonne) qui devrait introduire l’indication du point d’origine. Elle peut, particulièrement en poésie, être remplacée par de. Mais la formule « De fimo ad excelsa  » est obligatoirement directionnelle, en raison du sens de l’adjectif substantivé neutre pluriel (« excelsa »), qui implique un mouvement d’élévation. L’expression en évoque bien d’autres, poétiques ou proverbiales, dont le second groupe prépositionnel est « ad astra  », ou « ad aethera  » (Virgile) ; la paronomase fimo / imo (ou infimo) suggère qu’il pourrait s’agir là d’un écho de telles formules, du type ab imo ad astra. Conclusion : l’usage de la préposition de dans ce contexte est totalement incongru, ce sur quoi je m’engage en tant que linguiste et ce qui m’a été confirmé après analyse par l’un de mes collaborateurs, spécialiste de langues anciennes, Aurélien Berra. Mais cela valait-il tant d’explications à l’heure où la volonté suicidaire de défendre un dogme jusque dans le plus infime détail de sa littéralité semble avoir quitté les théologiens eux-mêmes ?


Un sacré scarabée

Le culte de Fabre, initié par des thuriféraires, ne peut être entretenu que par des thuriféraires. Or il n’est plus question aujourd’hui d’entretenir un culte, mais d’inaugurer une rigueur critique, hors de laquelle aucune culture scientifique digne de ce nom ne pourra faire valoir ses droits. Fabre lui-même, à qui nul ne songe à contester un talent qui demeure visible et lisible, a tout à y gagner. Un micro-colloque consacré à Fabre s’est tenu à Micropolis (Saint-Léons), à huis clos, ce qui a été fort peu apprécié des habitants de la région. L’invité vedette n’y était pas, hélas, Monsieur Y.C., mais Monsieur Rémy Chauvin, à qui la danse des abeilles a révélé jadis les arcanes de la parapsychologie. Mon livre y a été mis à l’index, ce qui, semble-t-il, a eu pour effet de donner à beaucoup l’envie de le lire. Ce qui peut également renforcer son succès, c’est que M. Y.C. continue, comme il le fait depuis sa parution, à harceler les journalistes qui en ont fait l’éloge (tous, curieusement, jusqu’à présent) pour les convaincre que ce livre est satanique. Ou qu’il revienne à la charge auprès de mes éditeurs, avec l’obstination du bousier, son insecte fétiche, pour les persuader de ne pas le vendre alors qu’il aborde sa deuxième édition. On en rit encore aux éditions Vuibert, et cela y constitue un dérivatif agréable au sérieux du travail éditorial.

Patrick Tort
Avril 2003